Sur la France Insoumise.

Toute l’ambiguïté de Monsieur Mélenchon peut, à mon sens, tenir dans l’idée suivante : si demain, le peuple descendait dans la rue et que s’ensuivait une révolution, Monsieur Mélenchon accepterait sans coup férir de prendre les rênes du gouvernement qui sortirait de cette crise. Il gouvernerait de manière tout à fait démocratique, mettant en œuvre son programme de réunion d’une constituante et de rédaction d’une constitution. C’est là que la bât blesse. Monsieur Mélenchon n’aurait aucun scrupule ou problème de conscience à venir au pouvoir de cette manière. Et vu la rhétorique et les méthodes actuelles de son mouvement, on pourrait même parler de « s’emparer du pouvoir ». Il y a là un élément qui met mal à l’aise, au-delà de l’appréciation que l’on fait des idées de Monsieur Mélenchon.

Pour autant, il paraît difficile de dire que la France Insoumise n’est pas un parti comme les autres. Pour plusieurs raisons. La première, c’est que cette expression est historiquement liée au Front National et plus globalement aux partis d’extrême-droite. Deuxièmement, elle désigne ces partis en tant qu’ils ne seraient démocratiques et républicain qu’en apparence. Pour eux les élections, la participation politique ne seraient que les moyens préliminaires à une pratique autoritaire du pouvoir ainsi qu’à sa confiscation.

Or, la France Insoumise joue parfaitement le jeu politique et personne n’envisage sérieusement une pratique autoritariste et solitaire du pouvoir de leur part. Du moins pas dans un premier temps. Moins que Lénine, la France Insoumise ressemblerait plus de ce point de vue aux commencements de la période révolutionnaire en France, avec la possibilité de dévier vers quelque chose s’apparentant à la Terreur. Il faut garder à l’esprit que le statut de la Terreur fait encore débat chez les historiens et penseurs politiques : était-elle en germe dès l’origine, ou accidentelle ?

En fait, il faut plutôt voir cette position de La France Insoumise au prisme des mouvements tectoniques de la politique française. Ce mouvement n’est que la dernière manifestation de bouleversement de long terme au sein de la gauche française. Derrière l’ascension de ce parti, il faut lire la fin du parti communiste, et un changement de fond dans le rapport de force entre deux des grandes mouvances de la gauche. Le trotskysme l’emporte sur le stalinisme. Le Parti Communiste français s’était constitué en gardien de l’orthodoxie stalinienne. Il s’est ainsi créé un lien indéfectible entre un courant de pensée et un parti, l’effondrement de l’Union Soviétique, puis du parti qui lui était associé en France ont mené à un renversement au sein des idées de gauche. Les courants trotskystes ont donc pris de l’ampleur.

Les succès politiques passés de la Ligue Communiste Révolutionnaire étaient précurseurs de cette évolution dans le paysage doctrinal.

Concrètement, la France Insoumise a donc ses racines dans des pensées de la Révolution Permanente, de certaines formes de protestations et d’activismes. D’une certaine manière, ils sont l’hétérodoxie par rapport à l’orthodoxie du Parti Communiste Français. Un autre aspect est à prendre en compte, l’extrême diversité des influences, courants et chapelles de cette gauche de la gauche, ou gauche radicale. La France Insoumise est la figure de proue au confluent de ces mouvances. Une figure de proue récente et instable, sommée de donner des gages d’orthodoxie à ces différentes chapelles. Ce qui explique une partie du bruit désordonné des insoumis : ils doivent se montrer fidèles, faire acte de leur engagement pour tel ou tel idée. Ainsi par exemple des racines chrétiennes du drapeau européen. Il s’agissait là de satisfaire et l’internationalisme et le laïcisme, quitte à se faire petit.

Ces changements doctrinaux expliquent aussi le rapport aux médias. Celui-ci est dans la droite ligne des réflexions marxistes sur la superstructure. En voici un bref, et schématique rappel : toutes les données culturelles et politiques d’une société sont liés à l’état de ses conditions économiques. États qui est la traduction du rapport de force entre classe dominante — la bourgeoisie — et classe dominée — le prolétariat. Il s’ensuit que tous les médias sont représentatifs des conditions matérielles leur donnant naissance. Ainsi, Bouygues possédant TF1, cette dernière ne peut qu’être un suppôt du groupe Bouygues et plus largement des intérêts de classe qu’il représente.

Tous les médias sont donc d’emblée suspects, puisqu’il est vrai — et c’est un problème — qu’il reste peu de médias indépendants en France, en dehors de médias confessionnels ou ouvertement de partis-pris. Reste qu’il faut se faire connaître. Donc utiliser les médias dits « dominants » comme caisse de résonance, puisqu’ils vendront « jusqu’à la corde pour se pendre ». En même temps, aucune information fournie par ces médias n’est fiable, et tout ce qu’ils disent ne sert que de justification d’un système économique à abattre.

Il en va de même du système politique. Résultante d’un rapport de force et de conditions économiques, il est forcément faussé, non-représentatif… illusoirement démocratique. D’où l’exploitation permanente des taux d’abstentions à la présidentielle. Ces derniers sont censés représenter la réalité politique du pays. Réalité occultée — presque volontairement — par les autorités, les élites et les dominants.

La France Insoumise fait pleinement sienne ces analyses. Le Parti Communiste d’antan en comparaison les professait, mais sans remettre en cause le système et sa légitimité.

Reste un dernier changement de taille à noter. Les insoumis ne sont pas des ouvriers. Les ouvriers en France tendent plutôt à voter Front National. Le vote insoumis est un vote de jeunesses aisées ou de classes moyennes déclassées. C’est-à-dire pour caricaturer un peu, d’étudiants, anciens ou actuels, de Science-po qui ont des difficultés pour s’insérer dans la vie professionnelle, voir des impossibilités. Cette combinaison de déclassement, d’études, et d’origines sociales pas forcément populaire explique le ton et le style de la campagne de la France Insoumise, qui a pris feu par internet. Le vidéaste Usul est assez représentatif de ce point de vue là.

Cette combinaison explique aussi la caractère fortement idéologique du parti et de son programme.

Au du de tout ces éléments, on comprend que la France Insoumise serait bien embarrassée en cas de victoire, si ce n’est une victoire obtenue par le biais d’une révolution. Comment gouverner en effet, et même comment accepter une élection d’ampleur au vu des idées sus-mentionnées ? Si l’on va au-bout de la doctrine insoumise, un tel parti ne peut arriver au pouvoir qu’une fois le système actuel radicalement renversé, une fois que les conditions économiques sont radicalement différentes. Sans quoi, on est corrompu, à la manière de ce qui serait arrivé, — dans cette interprétation — au Parti Socialiste qui a fini par perdre son statut de représentant de gauche.

La doctrine de la révolution permanente permet de résoudre le conflit posé par l’affirmation d’idées de gauche, la recherche de leur victoire et la mouvement de l’histoire marxiste. Mais elle n’offre pas pour autant de solution quant à la pratique du pouvoir au sein des systèmes politiques contesté. En effet, cette doctrine ne vise pas l’exercice du pouvoir.

La France Insoumise porte de grands espoirs, mais elle est prisonnière de ses armatures doctrinales et idéologiques. Il est intéressant de constater que de l’autre côté de l’échiquier politique, il y a carence d’idéologie porteuse.

 

L’avenir seul va nous renseigner sur les retombées réelles de cette année d’effervescence politique. Les prochaines élections auront lieues en 2019, ce qui laisse une fenêtre ample au gouvernement pour mettre en place sa politique, ce qui ne veut pas dire obtenir des résultats. Cette fenêtre devrait aussi permettre la sédimentation des oppositions et du paysage électoral.

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Du « spoiler ».

Le « spoiler » n’est autre que le dévoilement intempestif d’un morceau d’intrigue à un interlocuteur qui n’en avait pas connaissance. Ce faisant, le « spoiler » gâche, ainsi que l’indique le sens anglais et originel du mot, le plaisir présent et à venir de l’interlocuteur. Ce terme est assez récent et a connu une forte hausse de popularité à mesure que les séries télévisées gagnaient en audience, qualité et renom.

Une série plut que tout autre symbolise peut-être l’essor et l’importance de ce concept. Il s’agit du « Trône de fer ». Au point de voir des batailles autour des spoilers, et d’évoquer un code de déontologie.

L’un des points intéressants, c’est que le spoiler peut être compris comme un aspect de la vieille distinction entre le fond et la forme d’une œuvre. Le spoiler ressort clairement du fond : il divulgue ce qui s’est passé, ce qui est advenu. Avec cependant une limite. Le cas des séries télévisées montre bien, dans une certaine mesure, que le scénario dans sa construction et son déploiement tient aussi du style, de la forme.

Ce qui s’observe, c’est une trop grande dépendance du public au scénario. Alors même que plus informé et alerte que jamais il traque, scrute et interprète le moindre détail. Mais il le fait sous l’angle du scénario — enfin pas seulement, mais majoritairement en tout cas — dans l’optique de théoriser et d’anticiper les développements futurs, ou une fois ceux-ci  advenus de voir rétrospectivement les indices. « Indices », car nous sommes bien là dans la démarche du roman policier. Or il est une idée tenace selon laquelle le roman policier dont on connaîtrait déjà la fin n’aurait plus guère d’intérêt. Sans être aussi extrême, le cas des séries télévisées ressort de la même idée. avec des risques nettement accrus par l’ampleur des réseaux modernes de communications. Sur internet, point de trêve en fonction de l’interlocuteur puisque tout est envoyé et ouvert à tout vent.

Mais le spoiler est-il un gâchis ? L’intérêt d’une œuvre à scénario tient-il juste à cela ? Cela reviendrait à dire que les symphonies de Beethoven perdent tout intérêt à être écoutées du simple fait que certaines notes ou mesures de ces symphonies sont célébrissimes et font parties de la culture commune. Or il est évident que la symphonie entière est plus que quelques mesures, que son charme ne s’y réduit pas, que son exécution et nos dispositions varient, rendant neuf le plaisir de l’écoute. Même la première fois : une chose est d’avoir entendu les mesures bien connues du quatrième mouvement de la neuvième symphonie de Dvorak, une autre d’entendre tout le mouvement ou toute la symphonie. Certes, trop d’anticipation brise un large plaisir, comme l’illustra théâtralement Proust.

Un spoiler n’est qu’un résumé et une reformulation brêve. Or l’insertion dans l’ensemble et l’exécution font beaucoup et plus dans le plaisir de l’œuvre. Une tragédie ne perd pas son intérêt parce que l’on sait qui mourra. Ce qui n’est pas lié, ou non seulement, au fait que la tragédie se construit autour de cette mort et du fait qu’à l’avance le lecteur ou spectateur sait.

S’en prendre aux spoilers, c’est rechercher une pureté inexistante de l’œuvre et une virginité fantasmée de notre regard. S’en prendre aux spoilers, c’est in fine nier le style : ne compter que sur l’histoire, l’intrigue, le scénario. Alors qu’une œuvre artistique, surtout de qualité, est bien au-delà de cela. Penser en faisant du spoiler un fléau, c’est appauvrir et l’œuvre et le regard.

Il y a eu des milliers d’histoires d’amours contrariés qui se sont transmises. Dans le fond, Tristan et Iseult ou le Cid, c’est la même histoire. Plus profondément, entre Tristan et Yseult légende du Moyen-Âge et l’opéra de Wagner, la différence est de forme, non de fond, de style et non d’intrigue. S’abandonner au spoiler, c’est refuser l’idée du cliché. Car ce qui distingue le cliché, et entre les œuvres et vis-à-vis de ce qui n’est pas un cliché, c’est que le cliché est déjà-vu, alors que le non-cliché est une redite à neuf. C’est le style qui différencie. C’est par le style que notre histoire est neuve, quand elle n’est jamais que la réécriture de ce qui a déjà été fait, pensé, écrit.

Nous en revenons ici à une idée qu’Aristote a pu exprimée : « La totalité est plus que la somme des parties ». Une œuvre, c’est plus que son scénario, c’est plus que son style, et c’est plus que le regard extérieur, c’est un total qui réunit et grandit ces trois dimensions.  Penser qu’une révélation scénaristique gâche ce n’est pas complètement faux, mais c’est mésestimer ce qu’est vraiment l’œuvre. En fait, si ce gâchis est irrémédiable, il est bien possible que c’était l’œuvre qui initialement ne le valait pas.

De la victoire de Mélenchon

La poussière des législatives est retombée. Dans le paysage nouveau qui s’en dévoile, il semble bien qu’il y ait un vainqueur : Jean-Luc Mélenchon. Certes, numériquement, la victoire est celle d’Emmanuel Macron. Mais son score final, en nombre de députés, quoi qu’impressionnant, surtout pour une formation aussi jeune, est moindre que ce que lui promettaient les pronostiques. La droite, incarnée par les Républicains réussit à éviter la déroute et s’offre le luxe de regarder la déchéance de son grand rival, le Parti Socialiste. Certes, les Républicains ne l’ont pas emporté, mais ils ont quand même fait un peu plus que sauver les meubles. Ce qui ne leur épargnera pas d’importantes luttes internes, et la nécessité de repenser leur doctrine politique. A contrario Mélenchon et la France Insoumise réussissent une percée importante, suffisante pour pouvoir former un groupe parlementaire seuls, sans alliés. Or ses groupes sont le grand sésame de l’Assemblée Nationale. C’est par eux que s’obtiennent les places en commissions, le droit de peser sur l’ordre du jour, et même d’avoir un temps de parole. Des députés sans groupe, ce sont des députés qui ne peuvent réellement travailler, comme des menuisiers sans scies et marteaux.

Mélenchon n’a pas réussi son grand schelem, il n’a pu être président, ni même accéder au second tour, mais son pari est quand même gagné, et de belle manière. En effet sa victoire est aussi symbolique : il a remporté la bataille de la « Gauche ».
Depuis des années, une guerre faisait rage autour du qualificatif de « gauche ». On l’a vu autour d’Emmanuel Macron, et avant lui de François Hollande, et d’une manière générale, c’est le Parti socialiste tout entier qui se voyait contester d’être de gauche. Ce débat couvait depuis longtemps, en fait depuis les années 1980 et l’accession du Parti Socialiste au pouvoir. Or ce parti est mort. À Emmanuel Macron, l’affiliation à la gauche a été déniée, avec violence. Dans le même temps celui-ci s’est alors construit comme n’étant ni de gauche, ni de droite, tout en cannibalisant de larges pans de l’électorat socialiste. Il a ainsi achevé la mue de ce parti. Mélenchon a aussi participé à cette lutte fratricide.

En fait, si l’on se penche sur le parcours de Mélenchon, on constate qu’il a participé à l’éviction des communistes, après avoir été leur allié, puis du Parti Socialiste, dont il fut membre. Au terme de ce jeu de massacre, il n’en reste plus qu’un. Du point de vue de son poids politique, à l’Assemblée, la gauche a beaucoup perdu, mais dans le même temps, elle s’est recentrée et réunifiée autour d’un pôle central bien moins contesté. Mélenchon est devenu le point de convergence de toutes les luttes, enfin de ceux qui luttent. Il est la Gauche.
Il ne faut pas sous-estimer le poids symbolique de ce terme. Ce qui se jouait, c’était la définition de la Gauche, de ce que c’est qu’être de gauche. Ironiquement, c’est sans doute Emmanuel Macron qui le seul en a donné une définition, certes sommaire, mais les circonstances de la télé ne lui permettaient pas mieux : à savoir, la gauche c’est la doctrine politique mettant l’accent sur l’égalité. Aucun autre des acteurs de cette querelle n’a donné de définition, se contentant d’exclure les autres de leur appartenance à la gauche, comme si il y avait là une définition, quelque chose de parfaitement évident.
Toujours est-il que ce qualificatif et toute la mystique qui va avec, car c’est bien de cela qu’il s’agit, d’un capital symbolique et d’une mystique, est échu à Mélenchon.
C’est une grande victoire, et surtout, elle lui ouvre les portes d’un poids politique majeure. Tout dépend ensuite de ce qu’il va réussir à construire durant les cinq années à venir. Car il se heurte aux mêmes soucis que le Front National, à savoir le décalage massif entre une communication instantanément nationale, et l’enracinement local. Ces deux partis en effet ont une large base électorale nationale, mais sans arriver à percer dans les élections locales. Or c’est la une nécessité tant pour se faire élire président que pour gouverner après, même dans les circonstances de notre calendrier électoral qui permet un alignement entre le président nouvellement élu et la nouvelle majorité législative.

L’avenir reste très ouvert. Mais on peut noter deux branches particulièrement importantes de celui-ci.
D’une part, la République en marche pourrait éclater en cours de route et reproduire le classique clivage de la gauche et de la droite. Cela mènerait la France Insoumise à occuper tout naturellement la place du Parti Communiste d’antan. Car il faut bien comprendre que le Parti Communiste actuel survit pour des raisons d’égos et non pour des raisons strictement politique. En réalité, ce parti devrait se fondre dans la France Insoumise.
D’autre part, La République en Marche pourrait se structurer et s’unir durablement. Cela mènerait alors l’échiquier politique à s’organiser comme une tripartition doctrinale. Les Républicains héraut du conservatisme, en tant que doctrine politique, la République en marche incarnation du libéralisme enfin et justement réuni, et la France Insoumise porte-parole du progressisme socialiste.

Dans un cas le bouleversement serait réel et le paysage politique prendrait un tournant inattendu en France, qui ne serait pas sans rappeler, finalement, les belles heures du Parti Radical lors de la Belle Époque. Dans l’autre cas, le système reviendrait à ce qui a été son fonctionnement depuis trente ou quarante ans : « Il faut que tout change pour que rien ne change ». Cela jouerait aussi comme révélateur du fait que la France est gouvernée depuis longtemps depuis le centre-gauche en réalité. Encore que, comme on l’a vu, nombreux dénierait que ce centre fut de gauche, et verraient plutôt en lui une droite masquée, camouflée (ce qui fait de l’UDI la droite et des Républicains la droite conservatrice, une horreur encore pire).

Au terme de cette réflexion, il resterait encore à se pencher sur ce besoin d’approuver ou de rejeter l’appellation de « Gauche ». En effet, de manière intéressante, il n’y a rien de pareil pour ce qui est de l’autre bord politique : pas d’exclusion, d’hérésie. Que révèle et cache cette bataille ?

Internet et la post-vérité.

On entend beaucoup — sans doute trop — parler de post-vérité ces derniers temps. Nous serions désormais entrés dans l’ère de la post-vérité. Un au-delà donc. Qu’est-ce à dire ?

Nos hommes politiques et leurs entourages pratiqueraient abondamment l’art de la fausse vérité, de ces nouvelles et informations fausses, mais auxquelles croît le public. Un public, des peuples, qui ne se laissent pas convaincre par les vérifications des journalistes : il préfère continuer à croire les mensonges plutôt que de reconnaître les faits. En d’autres temps, on eût parlé d’idéologie pour caractériser cette opposition, ce refus des faits.

L’homme politique de son côté n’est pas à proprement parler, ou non en permanence, mensonger. En effet, il dit ce qu’il pense et croît être vrai et s’embourbe dans un essaim de mensonges dont il ne sort plus. Trump, puisqu’il est l’archétype du politicien à l’ère de la post-vérité, ne saurait plus ou commencent et finissent ses mensonges et inexactitudes, ce qui le distingue radicalement de ces prédécesseurs. Ces derniers mentaient sur des points précis ou prétendaient avoir des lumières là où ils n’en avaient point.

L’au-delà de la vérité, c’est donc d’arrêter de s’y arrêter. La vérité n’est plus ce point ultime sur lequel tout le monde butte en toute équité. Il serait devenu possible de la refuser, de s’en passer. À voir les succès électoraux dont l’on se sert pour illustrer le concept de post-vérité, on peut se demander à quoi peut bien servir cette vieille lune, le vrai.

Il y a donc deux versants de la post-vérité. Le premier concerne ses hommes politiques, le second les peuples. Autrement dit, les émetteurs du discours, et les récepteurs.

Pourtant, qu’y a-t-il de nouveau ici ? Le fait que les démagogues mentent, prennent des distances avec la vérité ou soient quelque peu ignorant n’a rien de nouveau. Thucydide a écrit de longues pages sur Cléon, lequel n’est pas si éloigné de Donald Trump. Or Thucydide écrivait il y a quelques deux mille cinq cent ans, ce qui ne nous rajeunit pas. C’est donc que la nouveauté qui a permit l’émergence de la post-vérité ne tient pas uniquement à de nouveaux types d’hommes politiques. Un coupable tout désigné à été trouvé, Internet, en particulier les divers réseaux sociaux.

Deux chefs d’accusations principaux ont été brandis, le manque d’intermédiaire et la formation de bulles. Internet permet en effet de faire sauter les intermédiaires traditionnels et de s’adresser à une large audience de manière très directe — comme les meetings d’ailleurs. Cette absence de médiation permettrait de répandre mensonges et accommodements avec la vérité auprès du public et ce sans contrôle.

C’est alors qu’un autre aspect des réseaux sociaux entre en jeu. Sur ces réseaux, on ne reçoit d’informations et de nouvelles autre que celles transmises par nos contacts et amis, lesquels les reçoivent de leurs propres amis ainsi que de nous-même. C’est donc un circuit fermé. Nous sommes enferrés dans un réseau qui a des idées, pensées et vues similaires aux nôtres. Ceux qui sont exposés aux effets de la post-vérité sont donc condamnés par la mécanique — l’algorithmique — des réseaux à ne jamais recevoir les démentis extérieurs, la vérité. En mêlant ces deux effets, la désintermédiation et la bulle, on obtient le parfait terreau pour l’épanouissement de toutes sortes de contre-vérités, de mensonges, voire de pire encore.

Il faut pourtant nuances très largement les choses. D’une part la hiérarchie des médias reste très puissante sur Internet et calque largement la hiérarchie physique. Le Monde vaut plus, en terme de qualité d’information et de sérieux, que le journal d’un groupuscule d’extrême droite, que ce soit sur Internet ou non. Les gens continuent de s’informer par les canaux traditionnels quoique de plus en plus au format numérique. Ainsi, en France, le journal télévisé du soir réunit encore quotidiennement seize millions de personnes, soit quinze à vingt pourcents de la population. Même sur les réseaux sociaux ce qui est transmis et partagé vient des médias traditionnels. Il faut bien prendre garde au fait retransmettant les paroles et mots de tel ou tel hommes politiques les médias leur donnent un écho, une reconnaissance.

Il en va de même de la bulle. D’où vient cette idée que dans le passé les gens étaient ouverts, écoutaient les autres et leurs idées dérangeantes sans rechigner ? C’est faux. Il y avait déjà des bulles médiatiques. Peu de gens lisaient un panel de journal recoupant tout ou presque l’échiquier politique. Le lecteur de l’Humanité ne lisait pas le Figaro et ne savait pas ce que disaient les journalistes du Figaro sur tel ou tel sujet, ou n’en savait que ce que les journalistes de l’Humanité lui en rapportaient. Dans le même ordre d’idée, ce lecteur choisissait ses amis, ou était choisi par eux, en fonction de ses intérêts, passions, de son âge, de son sexe, de ses origines sociales et géographiques. Ce lecteur, stéréotypé, de l’Humanité, ouvrier chez Renault, n’avait sans doute qu’assez peu, voir aucun contact, avec la bourgeoise lectrice du Figaro. Bien sûr, il y avait une infinité de cas, de situations, de réseaux divers. Mais il en va de même lorsqu’il s’agit des réseaux sociaux sur Internet. On choisit qui l’on suit en fonction de nos intérêts, passions… D’ailleurs les amis sur ces réseaux virtuels sont essentiellement des gens que l’on connaît physiquement. Mais pas seulement, et c’est là qu’est le grand changement. Internet est une immense caisse de résonance. On y trouve plus que l’on y cherche. Y compris des amis et des intérêts que l’on n’imaginait pas. En plus, Internet est — plus ou moins — anonyme. On peut donc laisser libre court à ce que la vie sociale et ses conventions réprime habituellement. C’est l’une des causes que l’on impute à la montée de mouvements et pensées d’extrême-droite — étrangement il est bien moins question d’extrême-gauche. Mais il faut rester cohérent. Si les bulles enferment, alors, on voit mal comment ces mouvements peuvent monter grâce à Internet. En effet, la fermeture des bulles signifie qu’il y a un circuit fermé de l’information, qui reçoit peu de l’extérieur, et qui du coup émet peu vers l’extérieur, car ces réseaux sociaux sont réciproques, dans une certaine mesure. L’autre alternative, c’est de penser que les maîtres à penser de ces bulles ont un usage particulièrement intensif d’internet, et que leur présence y surpasse celle de leurs opposants. De sorte qu’ils peuvent inonder le réseau tout en maintenant l’isolement relatif de leurs ouailles. C’est supposer que les médias traditionnels, les élites intellectuelles et politiques n’ont pas investi Internet, ou peu. Or ce n’est pas le cas.

Ainsi, la bulle n’est pas propre à Internet, elle existe déjà dans nos vies physiques. De plus, la bulle ne nous isole pas plus ni moins que nous n’étions isolés. C’est même plutôt le contraire. Hors du contrôle sourcilleux des médias traditionnels, de nos cercles physiques, il est même bien possible que nous ayons plus de chances et de possibilités de croiser des idées que nous ne connaissions pas. Cela étant, il faut bien rappeler que nous résistons instinctivement à la lecture de ce qui vient contredire notre vision du monde. Nous nous en tenons à l’écart. Mais cela est vrai avec ou sans Internet. Iceman faisait cependant remarquer qu’entre ces deux états plus ou moins extrême, entre l’avant internet et l’internet des réseaux sociaux, il y avait eu une multitude d’état intermédiaire avec un contenu plus riche, plus ouvert et moins d’algorithmes. C’est vrai, mais cela ne veut pas dire que beaucoup plus de gens défiaient le confort de leur bulle.

Reste le cas des algorithmes. Dans le cas qui nous occupe, ils ont pour rôle de sélectionner l’ordre dans lequel les nouvelles vont apparaître sur notre écran, et quelles nouveautés nous proposer. Ils font leur choix en fonction de nos préférences, de ce que nous leur avons dit de nos choix. Si sur Facebook un utilisateur se renseigne beaucoup sur le judaïsme, l’algorithme va sélectionner et mettre en priorité des nouvelles et des amis en rapport avec ce sujet. Il effectue par là la même opération de tri et de choix que nous ferions sans lui : neuf fois sur dix nous allons rejeter ce qui ne va pas dans notre sens, sachant cela, Facebook va nous proposer des choses que nous choisissons le plus souvent. C’est bien là que se niche le risque d’enfermement. Mais est-il pire que le risque d’enfermement que nous fait courir un journal ? Le Monde choisit et tri de quoi, de qui parler et comment. Est-ce si différent ? C’est fait par un humain. Sauf que les réseaux sociaux nous proposent des amis, des humains qui vont faire des choix en matière de publication. Exactement comme le journaliste donc. La différence tient donc à la valeur accordée à la personne qui fait les choix. Le journaliste est censé avoir compétences et connaissances sur le sujet dont il parle, ou à tout le moins connaître des gens qui en ont. L’ami du réseau social peut être n’importe qui, et tenir ses informations de n’importe qui. C’est donc une différence d’expertise. C’est une résurgence inattendue du problème de la démocratie directe.

Est-il plus pertinent de penser en terme, non de bulles individuelles, mais de sphères ? À l’image de la cathosphère ou de la fachosphère ? C’est là encore négliger que notre vie sociale avant internet accueillait aussi des sphères de ce genre : on était, on reste, de gauche ou de droite, antiraciste ou non… Il n’y avait probablement pas plus ni moins de gens affiliés à un extrême ou un autre. Mais ils se connaissaient et se reconnaissaient moins entre eux. Internet leur permet de prendre conscience qu’ils ne sont pas seuls à penser ainsi. Ils gagnent de la force de conviction, sont sans aucun doute plus difficile à convaincre, à faire changer d’avis. Mais leurs opinions étaient déjà là, et eux tout aussi présent, au café du commerce, dans les clubs et les sections…

Internet donc n’accroît pas notre enfermement, ni ne change nos hommes politiques. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne rebat pas les cartes. La parole est à toute le monde et personne, experts et inconnus. Surtout, il y a un effet caisse de résonance. Une information, vraie ou fausse, peut s’envoler, grossir et se démultiplier. Une personne la lancera, d’autres la récupéreront et la partageront, puis des blogueurs influents la reprendront. La vitesse de propagation fera qu’ils se verront les uns les autres la reprendre, et penseront que leurs collègues et camarades auront bel et bien vérifié ce qu’il en est… De là cette information atteint les médias généralistes et dès lors tout le monde s’appuyant sur la bonne foie et la compétence de tout le monde, la boucle est bouclée et l’information est devenu ce qu’il est de coutume d’appeler « un buzz ». Internet est un formidable bouillon de rumeurs et d’informations, pour le meilleur comme pour le pire. C’est aussi un miroir déformant. Ce qui occupe le devant de la scène a changé. Ce qui se faisait discret s’étale en public. Cathosphère, fachosphère… et tant d’autres étaient repoussés, absents, pour des raisons très divers de l’horizon des médias et donc d’une large partie du grand public. Sauf qu’il est plus compliqué de cacher la poussière sous le tapis maintenant. Ce n’est ni un mal, ni un bien, mais une nouvelle configuration de l’espace public et des forces qui s’y expriment et le dominent.

L’un des aspects de ce qui se joue ici, c’est bien le fait que la désintermédiation bouscule la hiérarchie médiatique. Nombreux sont ceux, parmi les intellectuels et journalistes, à sentir qu’ils ne sont plus écoutés — l’étaient-ils tant que cela avant — ainsi que tendent à le montrer référendum anglais et élections américaines. Il y a donc une réflexion à mener sur la manière d’éclairer et d’assurer les idées à l’heure d’internet. C’est un travail similaire qui avait été mené par la presse écrite au 19éme siècle pour prendre sa place : au départ, peu la prenait au sérieux, et voyaient d’un bon œil les journalistes. La profession doit recommencer aujourd’hui. Elle a l’avantage d’avoir une position acquise, le désavantage d’être ou de se sentir désavoué par une partie de plus en plus large de la population. Le problème, c’est que cette réflexion ne semble pas être menée, à part sous l’angle économique de la rentabilité des journaux en lignes. Il semble qu’en lieux et place, beaucoup se désespèrent des effets supposés des réseaux sociaux sur les élections et sur l’information . Chercher un bouc émissaire plutôt que de s’interroger…

Cela ne veut pas dire que les réseaux sociaux, et les sociétés qui s’en occupent ne doivent pas être scrutés, mais que l’on ne peut s’en tenir là.

Naissance.

Il faut bien démarrer un jour.

Bon, on va garder la photo parce qu’elle colle assez bien au contexte.

post

Qui que tu sois, cher lecteur, bienvenu.

Ici, il sera question de tout et de rien : des éléments de pensée et de réflexions qui me viennent. Aussi parlera-t-on sans doute beaucoup d’écriture, d’informatique, et de sujets divers.

Je ne sais à quel rythme viendra l’inspiration. J’espère pouvoir être régulier, mais ce qui compte, c’est de se faire plaisir.